Pokémon, ou la beauté du dépouillement
On trouve dans Pokémon une richesse culturelle dont seuls les initiés mesurent réellement l’étendue. J’y ai récemment découvert une pépite qui, au-delà du simple jeu vidéo, révèle selon moi deux manières opposées de voir le monde. Il en émerge une interprétation qui me paraît particulièrement salutaire pour notre époque.

Il existe une différence culturelle profonde entre l’Occident et l’Orient, et particulièrement entre la France et le Japon.
Le Français s’exprime volontiers avec faste. Il déploie toute l’étendue de son vocabulaire pour sublimer ce qu’il décrit. C’est Chateaubriand qui décrit un coucher de soleil des pages entières :
« Le soleil s’enfonçait dans les forêts de l’Occident ; ses rayons obliques doraient la cime des arbres et jetaient au loin des colonnes de lumière dans les profondeurs des bois. Tout semblait suspendu entre le jour qui mourait et la nuit qui allait naître… »
Le Japonais entretient souvent un rapport inverse à l’expression. Sublimer un sujet consiste moins à l’enrichir qu’à le dépouiller. Retirer les artifices. Éliminer le superflu. Ne conserver que l’essence.
Je me souviens d’un reportage où une Japonaise née en France de parents japonais racontait le moment où elle avait compris que son père aimait sa mère.
Un jour, alors qu’il lisait son journal, son épouse lui apporta une tasse de thé. Il leva les yeux, la regarda et lui dit simplement : c’est exactement ce dont j’avais envie.
Pour beaucoup d’entre nous, la scène est banale, si ce n’est ennuyante. Pour eux, elle est chargée de sens. Les sentiments ne s’expriment pas dans l’emphase mais dans la justesse, dans la mesure.

Je suis un enfant des année 90, et LE jeu incontournable de ma génération c’est Pokémon.
Pour ceux qui n’ont pas eu d’enfance, Pokémon est un jeu vidéo dans lequel le joueur capture des créatures, les entraîne et tente de devenir le meilleur dresseur.
Parmi ces créatures figurent trois oiseaux légendaires. Rares, puissants et mystérieux, ils incarnent trois éléments : la foudre, la glace et le feu.
Le traducteur français, Julien Bardakoff, leur a donné des noms comme un Français nommerait des créatures de cette envergure.
Électhor.
Artikodin.
Sulfura.
Pour construire ces noms, il s’est inspiré de figures mythologiques : Thor, Odin et Râ, auxquelles il a associé l’élément correspondant (Élec-Thor ; Artik-Odin ; Sulfu-Ra (« sulfur » désigntant une roche incandescante)). Une démarche riche en références, en symboles et en évocations.
Les Japonais ont fait tout l’inverse.
Ils n’ont pas cherché dans la mythologie. Ils n’ont pas ajouté de couche narrative supplémentaire.
Pour eux, la meilleure manière de montrer que ces Pokémon étaient exceptionnels consistait à dépouiller leurs noms de tout artifice.
サンダー (Sandā)
フリーザー (Furīzā)
ファイヤー (Faiyā)
Autrement dit :
Électricité.
Glace.
Feu.
Rien de plus.
Parce que, dans cette logique, l’essence est déjà suffisamment puissante pour se suffire à elle-même.
Cette opposition me fascine.
Nous avons souvent tendance à recouvrir le réel par le discours que nous posons dessus. À ajouter des explications, des qualificatifs, des justifications. Comme si les choses n’étaient jamais assez fortes par elles-mêmes.
Le regard japonais rappelle parfois l’inverse : que la simplicité n’est pas l’absence de profondeur, mais une autre manière d’y accéder.
Essayons donc, de temps en temps, de retrancher le superflu de nos paroles.
Ne gardons que l’essentiel.
Peut-être perdrons-nous en détails.
Mais nous gagnerons probablement en authenticité.
Et c’est une ressource dont notre époque manque cruellement.
